L'Avenir en Rose

 

Figé, émoussé, la Tête vide - Natacha Nikouline

 

Figé, émoussé, la Tête vide
Un entretien avec Natacha Nikouline


La genèse de Figé, émoussé, la tête vide
J’ai commencé à prendre des photos de nus en 2002, je crois – ou peut-être un peu avant. Je voulais trouver une approche très différente de ce que l’on peut voir ordinairement : dépersonnaliser le corps, le rendre à l’état d’objet, de masse de chair, montrer quelque chose qui ne serait plus habité. Je voulais poser un regard très détaché, extérieur, qui exposerait ces corps comme des formes, des objets, et non plus comme l’émanation de personnes. Mes premiers clichés jouaient sur les raccourcis, écrasaient complètement les perspectives : ce sont des vues que l’on n’a presque jamais en photographie mais, pourtant, quand on regarde sa propre main, à bout de bras, le raccourci que l’on peut voir donne quelque chose de très étrange, de presque monstrueux… C’est comme cela que j’ai eu l’idée de mes premières photos, en m’observant moi-même : voir ma main alors que mon bras disparait dans la perspective ou, sous la douche, découvrir mes orteils qui pointent juste au-dessous des tétons… C’est ainsi que cette recherche s’est amorcée, et elle m’a menée à une forme d’abstraction qui aboutit aux images de ce livre, où tout visage est banni.


L’expérience du modèle
Je n’ai jamais vraiment voulu faire de photo, j’ai toujours voulu faire de la peinture ou du dessin. Cette histoire de reproduire à l’infini des poses et des poses vient du fait que j’utilisais la photographie comme base pour le dessin. Je composais d’abord mes images en photo avant de les retranscrire... J’ai ainsi commencé mon parcours à l’académie Charpentier, en prépa, où je suivais des cours de modèle vivant. Mais je voulais être des deux côtés : dessiner, et comprendre de l’intérieur toutes ces positions. Je me suis donc mise à poser pour des peintres. Le corps est fait pour répéter les mêmes positions, qu’elles soient utilitaires ou de confort, et c’est avec l’expérience de modèle que j’ai approfondi l’idée de ‘positions d’inconfort’ : quelle image dégagent des corps qui stagnent dans une position qui n’est pas naturelle ? Forcer un corps à se mettre dans une posture d’inconfort, c’est donner un nouveau regard sur les autres postures, celles du quotidien. Sans compter qu’observer ces positions difficiles questionne forcément sur la durée de ces dernières, ce qui est intéressant en photo.

La technique photographique
Pour mes premières séries, celles qui jouent sur l’écrasement, j’utilisais un Hasselblad avec un dos 6x6. J’insérais des morceaux de corps en gros plan dans le cadre, coupant toujours la tête, pour ne plus comprendre quelle partie était représentée : par exemple une masse de chair pouvait indistinctement être un coude ou un genou. Ensuite j’ai continué à la chambre, en 4x5, car pour évoquer l’effacement du corps je faisais beaucoup de flous. Je surexposais ces images pour que les modèles se noient dans la lumière ou dans le mur qui faisait office de fond, et certaines parties, comme la tête ou le buste, disparaissaient complètement. Puis je me suis mise à travailler en numérique, pour plusieurs raisons : c’est plus économique, cela donne une visibilité immédiate, et surtout c’est un très bon outil de recherche qui permet de multiplier les essais. Quand je travaillais à la chambre, je revenais après une séance avec dix ou vingt images ; maintenant je peux en avoir cinq cents. Je peux varier chaque pose à volonté, la reproduisant avec d’infimes variations ; c’est toujours la même mais jamais la même : un centimètre de décalage peut totalement transformer le rendu. C’est avec cette dernière technique que j’ai réalisé les images de Figé, émoussé, la tête vide.

La rencontre avec Claude Louis-Combet
J’ai découvert son œuvre en 1999, en lisant sa préface de Messe des Morts de Stanislas Przybyszewski et son roman Blesse, Ronce noire. Cela m’a subjuguée. J’ai pu le rencontrer et lui montrer mes travaux de l’époque, essentiellement des pastels. Puis je lui ai envoyé de temps en temps ma production, mes dessins, mes photos, etc. Lui demander la préface de mon premier ouvrage a coulé de source.
À l’époque je lisais beaucoup Jean Lorrain et les décadents. Tout cet univers lugubre et sulfureux, cette glorification de l’interdit m’inspirait. Combet lui aussi partage cet univers. Nous éprouvions une même fascination pour la figure de la femme telle qu’elle est dépeinte dans ce courant : malsaine, souffrante, ambivalente… À la fois femme séductrice, mère, aussi bien incarnation du réconfort que de la perte…
Je m’aperçois aujourd’hui que mes photos conduisent à un dépassement de tout cela. Je n’utilise presque que des corps de femme, mais je les place toujours dans d’autres situations, avec d’autres codes que ceux que l’on connait, ceux du désir. Je retrouve une vision détachée du corps féminin, sans les attributs de la séduction : plus de cheveux, de regards. Au-delà de la disparition du visage, c’est la dimension sexuelle surtout qui s’efface.